Expositions

Dossier : Exposition "La Haine des clans. Guerres de Religion, 1559-1610"

Querelles religieuses, troubles civils et profonde remise en cause du pouvoir
royal, la seconde moitié du XVIe siècle constitue la «part sombre» de la
Renaissance.

Ces désordres, qui, en quarante ans et huit guerres de Religion, vont embraser le royaume en une succession d’affrontements, répressions, scandales et massacres et vont bouleverser l’équilibre du pays de façon inédite. 

 

  • 154 œuvres exposées dont 54 issues du musée de l’Armée
  • 9 supports multimédias
  • 22 prêteurs, dont 3 prêteurs étrangers
  • 26 armures exposées

 

Présentation de l'exposition

 

Ce moment-clef de l’histoire nationale, peut-être la plus grave crise subie par l’Ancien Régime avant la Révolution, s’est inscrit de manière indélébile dans notre mémoire et notre imaginaire collectifs, notamment par une frénésie nouvelle de violences, qui trouvent leur paroxysme dans l’épisode sanglant de la Saint-Barthélemy.

Le parcours qui est proposé retrace ainsi les troubles qui ont divisé le royaume entre la mort accidentelle d’Henri II, en 1559, et l’assassinat d’Henri IV, en 1610, mettant fin au règne d’un souverain pacificateur et promulgateur de l’édit de Nantes, mais également victime, comme son prédécesseur, d’un régicide. À travers les très riches collections du musée de l’Armée – presque tous les acteurs de cette période y sont présents par leurs armures – et des prêts prestigieux tel que l’édit de Nantes, exceptionnellement sorti de l’armoire de fer des Archives nationales, l’exposition offre une vue synthétique sur cette période complexe et évoque le destin et le cheminement individuel des grands courtisans, capitaines et chefs de parti qui ont tour à tour soutenu ou combattu le pouvoir monarchique.

 

L'apparition d'un affrontement d'un genre nouveau

 

À côté des affrontements guerriers, des émeutes ou des assassinats, ces troubles représentent également le premier conflit médiatique de l’Histoire, du fait du recours intensif à l’arme de l’imprimé par toutes les parties, qui ont inondé toutes les franges de l’opinion de traités, de pamphlets, de placards et d’images.

Les guerres de Religion ont vu, comme jamais auparavant, la propagande, la rumeur, le mensonge et l’invective utilisés comme moyen de saturer les débats et de subjuguer l’adversaire. C’est enfin une crise internationale, surveillée avec inquiétude par les États européens qui s’affrontent à travers les clans qu’ils soutiennent.

 

De la France à la Pologne, des Pays-Bas jusqu’aux éphémères colonies du Nouveau Monde, cet événement invite nos visiteurs à s’interroger sur la marche de notre société en temps de guerre civile, sur les enjeux et les limites de l’action politique et sur la longue maturation de notre État laïc. Car c’est aussi au cours de cette période complexe que se sont inventés, douloureusement, la tolérance, le vivre-ensemble et nos formes modernes de gouvernement.

L’exposition est accompagnée d’un catalogue publié aux éditions In Fine regroupant des essais d’historiens spécialistes, les biographies des principaux protagonistes ainsi que des notices explicatives pour chaque œuvre et objet présentés.

 

Le choix des commissaires

Le choix de Christine Duvauchelle

 

Les Floridiens vénèrent la colonne érigée par le chef des Français lors de la première expédition (1562), 1591

Cette estampe est à mettre en relation avec les tentatives coloniales françaises en Floride menées par les deux capitaines protestants Jean Ribault et René de Laudonnière entre 1562 et 1565. J’ai toujours porté un intérêt à la géopolitique et au rapport à autrui, cette gravure illustre pour moi ces deux aspects déjà très présents au XVIe siècle. Elle dévoile la curiosité portée à l’autre, à son exotisme et au merveilleux. Par sa composition, elle célèbre la colonisation et légitime la conquête : Laudonnière et ses hommes sont reçus tels des dieux par les autochtones qui sont représentés comme accueillant la servitude de bon gré. Elle témoigne aussi d’un moment-clé : la prise de contact entre deux civilisations alors qu’aucun protagoniste ne comprend l’autre. Pour clore le tout, l’estampe fait un clin d’œil détourné à ma formation : l’archéologie, la colonne originale ayant été retrouvée lors de fouilles subaquatiques au large de cap Canaveral en 2011.

 

Le choix d'Olivier Renaudeau

 

Armure de chevau-léger de Wolfgang de Zweibrücken-Veldenz (1526-1569), Augsbourg, 1563

Bien que luthérien, le comte Wolfgang accepte d’intervenir en faveur des calvinistes français lors de la troisième guerre de Religion, mais cette aide n’est pas gratuite et Élisabeth d’Angleterre comme l’électeur Palatin Frédéric III, son cousin, financent son expédition. Les 5 000 lansquenets et les 6 000 reîtres qu’il conduit entrent en Bourgogne au printemps 1569, au moment où le prince de Condé est battu et tué à Jarnac. Zweibrücken rejoint Coligny en Limousin, mais meurt de maladie à Nexon quelques jours avant la victoire de ses troupes à La Roche-l’Abeille, contre l’armée royale, le 25 juin 1569. Cette armure brutale nous donne à voir le comte Wolfgang, portant le même équipement noirci que ses « pistoliers » qui vont ravager le Limousin et le Périgord. Son indéniable présence visuelle nous renvoie à ces « reîtres noirs », ces cavaliers de l’Apocalypse que les vers d’Agrippa d’Aubigné ont immortalisés jusqu’à aujourd’hui et dont les méfaits hantent encore notre imaginaire.

 

Le choix de Morgane Varin

 

Fragment d’étendard peint attribué à Henri III, 1575-1578

Cette pièce représente un peu plus d’un quart de l’ensemble du drapeau qui comportait quatre cantons de part et d’autre d’une croix blanche (bande d’infanterie). Il figure le double écusson des armes de France et de Pologne-Lituanie d’Henri III (roi de Pologne et grand-duc de Lituanie de 1573 à 1575, puis roi de France de 1574 à 1589), ainsi que deux couronnes terrestres de laurier surplombées d’une couronne céleste de palmes, référence à sa devise Manet ultima caelo « la dernière m’attend au ciel ». L’alternance de l’ocre et du vert correspond également aux couleurs de ce roi. Sûrement exécuté entre le 13 février 1575 (sacre) et le 31 décembre 1578 (institution de l’ordre du Saint-Esprit, dont le collier est absent ici), il s’agit d’un rare exemple d’étendard Renaissance encore conservé, peut-être de la Garde à pied personnelle d’Henri III. L’œuvre va faire l’objet d’une restauration au sein de l’atelier textile du musée de l’Armée.

 

Le choix de Laëtitia Desserrières

 

Portrait de l’amiral Gaspard de Coligny (1519-1572)

Gaspard de Coligny est l’un des acteurs les plus connus des guerres de Religion. Il participe aux guerres d’Italie et se convertit au protestantisme à la fin des années 1550. Il joue un rôle de premier plan aussi bien politique que militaire. Après la mort du prince de Condé en 1569, il devient le chef du parti protestant. Blessé dans un attentat le 22 août 1572, il est tué lors de la nuit de la Saint-Barthélemy. Je connaissais ce portrait à travers des reproductions. L’exposition est l’occasion de le découvrir et d’en mesurer toute la force et la présence. Nous sommes directement confrontés au personnage, qui regarde le spectateur de face. Dans ce tableau, Coligny est représenté en chef de guerre, portant son armure et une écharpe blanche, couleur adoptée comme marque militaire par les protestants dès le début des guerres de Religion et qui devient par la suite la marque officielle du pouvoir royal.

Interview croisée

Entretien croisé avec Philippe Hamon, professeur d’histoire moderne, université Rennes 2, Tempora, et Jérémie Foa, maître de conférences HDR en histoire moderne à Aix-Marseille université, au laboratoire TELEMMe.

Propos recueillis par les commissaires de l’exposition.

 

En quoi la Saint-Barthélemy constitue-t-elle un événement particulier au sein des guerres de Religion ?

Philippe Hamon : C’est d’abord le massacre de loin le plus grave de toute la période (peut-être dix mille morts). Ensuite, c’est le seul pour lequel il y a des formes de coordination qui dépassent l’échelle locale, même s’il n’a pas lieu partout, loin s’en faut. C’est aussi le seul massacre de toutes les guerres dans lequel la monarchie, à son plus haut niveau, a été impliquée, même si cela ne signifie surtout pas qu’elle doive être tenue pour responsable de tous les actes commis. Enfin les massacres se produisent non pas lors d’une guerre de Religion, mais quand le royaume vit en paix sous le régime d’un édit de pacification qui fixe des règles de cohabitation entre catholiques et protestants. Moins d’une semaine avant la Saint-Barthélemy, Paris était en fête pour le mariage entre la sœur du roi Charles IX et Henri de Navarre, futur Henri IV et chef du parti protestant, qui survit au massacre mais est forcé d’abjurer sa foi.

 

Jérémie Foa : Tout d’abord, la Saint-Barthélemy est un événement particulier au niveau du nombre de victimes. Auparavant, les massacres faisaient environ une centaine de morts, par exemple pour Wassy on en compte quatre-vingt, alors que pour la Saint-Barthélemy c’est dix-mille. Il s’agit de la plus importante tuerie des guerres de Religion, mais c’est aussi la dernière. Il y a des Saint-Barthélemy en province, mais ensuite il n’y a plus de massacres. Puis les contemporains accusent le roi et son entourage d’en être à l’origine, ce qui déstabilise le gouvernement et donne lieu à des théories politiques sur le droit de résistance au pouvoir : si on est dirigé par un tyran, peut-on lui résister, lui désobéir ? C’est la première fois qu’on définit avec autant de clarté le droit légitime de résistance au tyran. Enfin, les catholiques radicaux qui ont commis la Saint-Barthélemy prennent conscience de l’inutilité de ces tentatives d’extermination, car les protestants sont toujours là. Ils se rendent compte que les massacres ne sont pas la solution qui plaît à Dieu, et se demandent si les protestants ne seraient pas en fait une punition que Dieu leur envoie. Si auparavant les catholiques commettaient des violences contre les protestants, c’est alors l’inverse qui se produit : ils se mettent à pratiquer la piété pénitentielle pour se purifier, les processions de flagellants fleurissent dans les années 1580.

 

Quelles réflexions peut nous inspirer aujourd’hui la Saint-Barthélemy ?

 

PH : Elle pose la question de l’intolérance religieuse et des violences auxquelles elle peut conduire. Or celles-ci sont légitimes pour ceux dont la foi relève d’un absolu qui autorise à tuer. Éliminer des «hérétiques », agents du démon qui polluent le royaume, c’est faire la volonté de Dieu. Mais une telle prise de position reste très minoritaire. Pour bien des Français, compte avant tout l’assurance que l’ordre et la sécurité sont garantis là où ils vivent. Si les protestants constituent une menace, il faut les neutraliser, sans forcément les tuer. Sinon les laisser en paix est de loin préférable. L’initiative prise par la monarchie est aussi riche d’enseignements sur la gestion de crise. Ici il s’agit de savoir comment réagir dans l’urgence à un attentat commis sur l’amiral Coligny, un des chefs protestants. Dans l’improvisation, les conséquences du choix retenu - éliminer les principaux chefs militaires protestants pour maintenir la paix - semblent très mal évaluées. Elles provoquent en effet des massacres non souhaités par la monarchie puis une reprise durable de la guerre.

 

JF : L’Histoire ne se répète pas, on ne peut donc pas en tirer des leçons, mais des réflexions, des appels à la vigilance : que se passe-t-il dans une société où on ne peut pas supporter ses voisins ? C’est souvent la haine des petites différences qui conduit aux pires violences. Le curé Simon Vigor appelait à la mise à mort de ces voisins, si différents et si proches. Il faut en tirer un éloge de la différence, qui n’est pas un obstacle, qui ne nous affaiblit pas, mais nous enrichit. La Saint-Barthélemy, voilà ce qui se passe quand on en vient à ne pas tolérer la moindre petite différence.

 

 

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